La Psychanalyse en procès


Autour de :
-Jacques Bénesteau, Mensonges freudiens, histoire d'une désinformation séculaire, Ed. Mardaga, Belgique. 2002. (400p.)
-Procès Bénesteau-Roudinesco : 14 avril 2005, 17ème chambre.
-Le Livre noir de la psychanalyse sous la direction de Catherine Mayer, avec Mikkel Borch-Jacobsen, Jean Cotteaux, Didier Pleux et Jacques Van Rillaer aux éditions " les arènes ", septembre 2005 (832 p.)
-Elisabeth Roudinesco, Pourquoi tant de haine ? Anatomie du Livre noir de la psychanalyse, Navarin éditeur, novembre, 2005, 95p.

          J'ai écrit, entre juillet et novembre 2004, pour la revue Seine et Danube, un article intitulé : "A-t-on le droit de critiquer Freud et la psychanalyse ?" .
Depuis cette publication, deux faits nouveaux sont intervenus qui continuent d' en dire long sur le fonctionnement du milieu intellectuel parisien :
-un procès en diffamation intenté par Jacques Bénesteau contre Elisabeth Roudinesco.
-la publication du Livre noir de la psychanalyse, immédiatement accompagnée par un riche dossier, conçu par Ursula Gauthier, intitulé : "Faut-il en finir avec la psychanalyse ? " dans "Le Nouvel Observateur" du 1er septembre 2005. Ce dossier a suscité un débat qui se poursuit aujourd'hui : médias télévisés, radiophoniques et écrits. Internet. Le retentissement est considérable, ce qui me réjouit.
          Alors que les grands médias et la presse classique ont ignoré Mensonges freudiens de Jacques Bénesteau, ils ont fait entendre les grandes orgues pour le Livre noir de la psychanalyse. Si ces deux ouvrages ont des caractéristiques spécifiques, sur lesquelles je reviendrai brièvement, la thèse centrale, les références phares, les arguments, l'aspect critique et polémique sont du même ordre au point qu'un esprit impartial pourrait parler de parenté voire de filiation entre ces deux livres. Le livre de Bénesteau a été publié en 2002 en Belgique, faute d'éditeurs en France et le Livre noir en septembre 2005, en France aux éditions " les arènes ". Le rapport évident entre ces deux livres est systématiquement occulté par les médias. Le procès de Bénesteau contre Elisabeth Roudinesco, et ce qui s’est écrit autour dans la presse, me semblent donner des éléments d’analyse à ce déséquilibre médiatique surprenant. Sorte d’interface qui les fait réagir l’un sur l’autre et constituer une constellation de sens des plus troublante. Qu’on en juge.

          1-La plainte en diffamation intentée contre Elisabeth Roudinesco par Jacques Bénesteau.
          Lorsque j'écrivais mon article sur Bénesteau en 2004, je n'avais jamais rencontré son auteur, dont je n'ai fait la connaissance que quelques jours avant son procès. Je ne savais pas qu'il allait intenter un procès à Elisabeth Roudinesco et partant ignorais tout du texte de la citation. J’avais appris le différent entre Bénesteau et Élisabeth Roudinesco dans l’article de cette dernière, intitulé, "Le Club de l'Horloge et la psychanalyse : chronique d'un antisémitisme masqué" publié dans les "Temps Modernes" n°657 avril-mai 2004. Après les amalgames les plus fous, Elisabeth Roudinesco faisait écrire à Bénesteau une phrase dont il n'y a pas la moindre trace dans son livre : " […] ils sont partout, ils fabriquent des complots, se regroupent en réseaux pour infiltrer la société et y propager leurs mythes fondateurs etc." " Qu'avec une telle phrase, elle en arrive à conclure que "l'ouvrage de Bénesteau mêle donc la démarche scientiste à la pire rhétorique d'inspiration antisémite et négationniste" semble pour une part justifié, à cette nuance près que la phrase attribuée à Bénesteau est une pure invention d'Elisabeth Roudinesco : Bénesteau n'en a pas écrit le moindre mot. J'étais donc fixé sur les moyens employés par cette vénérable historienne qui fort heureusement n'a pas toujours utilisé de tels procédés dans ses livres. Mon article avait aussi montré de façon claire que les montages de textes auxquels Elisabeth Roudinesco se livrait lui permettaient de faire dire à Bénesteau qu'il n'y avait pas d'antisémitisme à Vienne, alors qu'il a écrit le contraire. Pour Elisabeth Roudinesco, la fin justifie les moyens qui, en la circonstance, relèvent d'une absence totale d'esprit scientifique et pour dire le fond de ma pensée, d'une malhonnêteté intellectuelle consciente, présentée avec aplomb et sans masque.
          Dès ce papier de Madame Roudinesco, le concept d' "antisémitisme masqué" m'a semblé suspect. L'antisémitisme est un délit dont l'histoire a montré les conséquences. Alors "masqué", qu'est-ce à dire ? De l'antisémitisme sans que l'on puisse discerner les caractéristiques propres à l'antisémitisme, de l'antisémitisme invisible ? Posons la question : qui a le privilège de repérer et de démasquer cet antisémitisme sans qualités antisémites claires ? Vous, certainement pas. Moi non plus. Pourquoi ne pas suggérer que le pouvoir de démasquer l'antisémitisme là où on ne le voit pas est un privilège que se réservent par autodésignation les psychanalystes ? Ne sont-ils pas experts en inconscients et démasquages de tous ordres ? Eux qui n'hésitent pas au nom de cette compétence qu'ils s'attribuent, à se transformer en dénonciateurs, censeurs, inquisiteurs et, plus grave, à utiliser les moyens des antisémites : amalgames orduriers, citations inventées, insinuations perverses et propos défiant toute crédibilité. "L'antisémitisme masqué" : une notion dangereuse qui transforme l'antisémitisme en une interprétation subjective utilisable à fin privée et idéologique, alors que l'antisémitisme est une atteinte vitale à l'humanité. On n'a pas le droit de banaliser ainsi l'antisémitisme. J'en viens parfois à me demander si le simple fait de dire de façon non masquée, même avec la vigueur et les excès de la passion, leurs quatre vérités aux lacaniens, n'est pas de nature à entraîner mécaniquement une accusation d' "antisémitisme masqué". Grave. On n'aurait pas le droit de critiquer la psychanalyse que ses dévots sont prêts à défendre avec des moyens proches de ceux des extrémistes de droite
          Il n'empêche que, dans cette atmosphère polémique et tendancieuse, je ne manque pas de remarquer un fait évoqué pas Elisabeth Roudinesco : un certain Jacques Corraze s'est exprimé au Club de l'Horloge lors de la remise du prix Lyssenko, prix sordide et méprisable. Mon ignorance est telle qu'à l'époque je ne savais rien de ce Corraze, ni vraiment du prix Lyssenko. J'avais dans le brouillon de mon article, comme c'est l'usage, mentionné le nom du préfacier de Bénesteau : Corraze. Mais pour moi, Club de l'horloge sonnait sombre : j'ai donc décidé de ne pas mentionner le nom de Corraze dans mon article, ni sa préface, simple rite relevant, à mes yeux, de la caution institutionnelle voire récupératrice ou paternaliste qui s'est révélée, par ses effets collatéraux, meurtrière pour Bénesteau. En matière d'antisémitisme comme d'extrême droite, il convient d'être précis. Parler au Club de l'horloge, comme invité, dans un dîner ou une conférence ne me semble pas suffisant pour être taxé d'extrême droite. Si, à titre personnel, il me serait impossible de répondre à une telle d'invitation, d’autres l’ont fait : Raymond Barre, Jean-François Revel, Edgar Faure, Michel Debré, Philippe Tesson entre autres qu'il serait ridicule de taxer d'extrême droite et d'antisémites.
          A l'époque de la rédaction de mon article, c'était le seul élément à charge dont je disposais contre Corraze. Pas suffisant pour écrire que le livre de Bénesteau était antisémite : je venais de le lire in extenso. Je note au passage que de grands antisémites, probablement masqués, ont réagi comme moi, Corraze ou pas. Je pense en particulier au Professeur Gourevitch qui a rédigé le rapport favorable valant à Bénesteau le prix de la Société française d’histoire de la médecine (SFHM), à l'unanimité, prix qui, notons-le pour l'humour a été antérieurement attribué à Elisabeth Roudinesco. Après avoir salué "l'étendue des connaissances en histoire de la psychanalyse" de Bénesteau, le Professeur Gourevitch n'hésite pas à écrire dans son rapport : "Offensive et passionnée, l’œuvre de Bénesteau apporte une masse impressionnante d’arguments dans un débat désormais ouvert. Elle est de lecture attrayante et limpide, mais n’est rien moins que simpliste ; un silence méprisant ne suffirait pas à l’annuler. D’autres livres de moindre talent, de moindre poids, de style moins pur et moins riche, ont trouvé un grand éditeur parisien."
          J'affirme qu'il est légitime de juger un livre à partir de son contenu. Doit-on dire que les romans de Céline sont mauvais parce qu'il a écrit des abjections délirantes dans d'autres ouvrages, ce que n'a jamais fait Bénesteau ? Que Corraze soit un sympathisant ordinaire du Front National, n'affecte en rien le contenu du livre de Bénesteau. Que Bénesteau ait fait une bêtise en livrant son livre à un tel préfacier est une chose qui n'altère pas la qualité de ses analyses historiques. Mais si le Front National et l'extrême droite tentent de récupérer la critique de la psychanalyse à leur profit, ce qui s'est fait dans le contexte du procès via Corraze, alors il convient de manifester à l'endroit de cette récupération et de Corraze une condamnation politique claire. Point. Barre.
          Venons en au procès. Deux positions s'affrontent dans un théâtre où la société, ses institutions, ses contradictions, les intérêts des uns et des autres mènent la danse : ainsi va la politique et le monde de la justice, ce n'est pas nouveau. Prétendre évoquer ce procès au nom d'une objectivité que la machine judiciaire elle-même ignore relève de la naïveté et de l'angélisme. Je ferai donc état de la manière dont j'ai vécu ce procès, en tant qu'observateur intéressé : ce qu'il m'a donné à voir et à penser. Je ne cherche pas à dissimuler la subjectivité de cette approche phénoménologique que je livre à l'interprétation du lecteur. Dans cette perspective, je ferai mention, autant qu'il me semblera utile de phrases écrites dans les journaux sur ces petits événements qui n'ont d'intérêt que pour les problèmes plus généraux qu'ils posent à l'intellectuel et au citoyen.
          "Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cours vous rendront blancs ou noirs". On connaît la chanson de La Fontaine, ritournelle d'avenir.
          En janvier 2005, Bénesteau m'informe par courriel que sa plainte en diffamation sera plaidée en avril, et, première surprise, que le Club de l'horloge a aussi déposé une plainte de nature comparable. Club de l'horloge, Bénesteau, Bénesteau, Club de l'horloge : on fera l'amalgame. Inévitable, programmé. Si Bénesteau a un avocat digne de ce nom, me disais-je, la première tâche de ce dernier : tout faire, un bon avocat en a les moyens, pour que les deux affaires soient dissociées et plaidées à des audiences différentes. Ce ne fut pas le cas. Première source d'inquiétude.
          J'ai néanmoins accepté le principe de témoigner, au seul procès de Bénesteau, pour dire au tribunal que je ne voyais pas la moindre trace d’"inspiration" antisémite ou "négationniste" dans son livre. La date du procès se rapproche. Quinze jours avant, je décide de prendre un avion pour Toulouse. Pour rencontrer Bénesteau et surtout son avocat que je croyais toulousain afin de m'entretenir avec ce dernier sur les enjeux politiques et parisiens0 de l'affaire. A Toulouse, Bénesteau me dit que son avocat est parisien et qu'il s'appelle Wallerand de Saint-Just. Stupeur. Pas spécialiste du tout de l'extrême droite, vous l'avez compris, il m'arrive de lire "Le Monde" ou "Libération". Le nom de cet avocat me dit quelque chose : l'avocat de Le Pen ! Je dis donc à Bénesteau que, quelles qu'en soient ses raisons, le choix d'un pareil avocat est une gigantesque connerie dont il ne se relèvera pas et qu'il ouvre l'autoroute du succès à Elisabeth Roudinesco qui n'ose pas espérer un tel cadeau. Un coup de portable, dans la rue, de Toulouse à Wallerand de Saint-Just, dont Bénesteau me donne le numéro, pour lui dire que je ne témoignerai pas et que Corraze, qu'il me semble bien connaître et estimer, se révèlera contreproductif dans cette affaire. Ce que les débats ont confirmés.
          13 avril, veille du procès : coup de fil d'Eric Aeschimann, service politique de "Libération", qui souhaite me rencontrer à propos du procès Bénesteau. Rencontre facile à organiser, je suis voisin, à presque onze heures du soir. Ce journaliste semble, avant l'audience, être très informé sur le dossier, même dans ses aspects juridiques, compétence professionnelle oblige. Il ne me pas cache pas son admiration pour Elisabeth Roudinesco, qui a longtemps couvert les questions psy à "Libé" avant d'exercer la même fonction aujourd'hui au "Monde". Il me donne quelques infos politiques sur Corraze et Wallerand que l'on retrouvera dans son article. Il me dit préférer mon article au livre de Bénesteau qu'il semble avoir rapidement survolé : rien de surprenant. Je lui demande de faire mention de "Seine et Danube". Ce qu'il a fait : réglo. L'homme, au demeurant sympathique, ne me donne pas l'impression, malgré un a priori favorable pour la psychanalyse et Roudinesco en particulier, de vouloir me traiter de façon outrancièrement inéquitable. Ce type de procès n'ayant d'intérêt que médiatisé, "Libération", "Le Monde", "L'Humanité" (qui a affirmé comme Roudinesco que Bénesteau a nié l'existence d'un antisémitisme viennois alors qu'il a écrit le contraire) et le "Nouvel Observateur" (qui a annoncé la présence de grands témoins, Lanzmann et Vidal-Naquet que je ne suis pas certain d'avoir vus), ont pris soin d'écrire des articles pour remplir la salle de fans et de groupies lacanoïdes. Opération réussie. Salle pleine. Le matin du procès, Eric Aeschimann titre dans Libé : "La psychanalyse sur un banc du tribunal". Pas Roudinesco, la psychanalyse. Cette dame l'incarne, à elle seule, elle en est la voix médiatique ! On lit : "Cet après-midi, il y aura du beau linge à la 17è chambre…". Exact. L'assimilation Bénesteau, Club de l'horloge suit immédiatement, de bonne guerre, lorsque, journaliste, on n'en a pas moins choisi a priori son camp. Le livre de Bénesteau " passe la vie de Freud au crible de la critique historique. Ce qui lui vaut le soutien de François Aubral, professeur de philosophie. Auteur à la fin des années 70 du premier livre dénonçant les nouveaux philosophes, il ne partage pas le rejet absolu de Freud mais a publié dans la revue Seine-et-Danube un long plaidoyer en faveur de Bénesteau, estimant que l'esprit critique doit s'appliquer à la psychanalyse comme à toute chose. " Merci à Aeschimann d'avoir écrit que mon article a parlé de Freud dans des termes fort différents de ceux de Bénesteau : pas de conspiration du silence, disais-je, lisez, et forgez votre opinion. Aeschimann repère sur la quatrième de couverture du livre l'expression " livre noir du freudisme ". On y reviendra. Il poursuit : "Car la spécificité de l'antifreudisme de Bénesteau est d'être très à droite. Carrément d'extrême droite si l'on se réfère à la personnalité de son préfacier, le psychiatre Jacques Corraze, dont Bénesteau fut l'élève et qui est un sympathisant notoire du Front national. Ainsi, en septembre 2004, Corraze animait une table ronde à l'université d'été organisée par deux figures du FN, Jacques Bompard et Bernard Antony. Le 14 janvier de la même année, il fut l'invité d'honneur du Club de l'Horloge, cercle qui depuis trente ans s'emploie à promouvoir les idées frontistes. Il s'agissait ce jour de prononcer le discours de remise du prix Lyssenko à... Elisabeth Roudinesco." Ces infos m'intéressent au plus haut point. Je note toutefois que l'antifreudisme de l'homme Bénesteau "carrément d'extrême droite" , je dis bien de "l'homme" Bénesteau et pas de son livre, résultent de l'engagement politique de son préfacier. On passe du préfacier d'extrême droite, à l'homme Bénesteau et l'on oublie de dire que rien dans le livre de Bénesteau, pas un mot, n'est d'extrême droite. Le contenu du livre, que le plus souvent on ne lit pas, se réduit aux opinions politiques de son préfacier. Ce type de raisonnement me dérange et m'inciterait à avancer que le travail psychanalytique de Françoise Dolto est maréchaliste, elle qui, sans préfacier, a elle-même écrit qu'elle était maréchaliste. Un tel argument sur l'œuvre de Françoise Dolto me semble nul.
          Aeschimann reconnaissant que l'article de Roudinesco est "rude", conclut : "Pour son procès, Bénesteau, cornaqué par Corraze, a choisi comme défenseur Wallerand de Saint-Just, tête de liste FN à Soissons en 2001 et avocat attitré du Front. Preuve que sa bataille est politique, au moins autant que scientifique." Pour détestable que soit ce choix d'avocat, inefficace et stupide, dont j'ai tiré les conséquences en ne témoignant pas, il n'apporte aucun élément sur le contenu écrit du livre de Bénesteau, seul chose qui m'intéresse. Juger d'un livre, cinq ans après son écriture, par l'entourage de son auteur et les imbécilités qu'il a commises pour se défendre en justice ne me semble pas recevable. Et, si l'on me prouvait que Bénesteau était encore plus irresponsable qu'il ne l'a été dans ses fréquentations, je ne changerais pas pour autant mon opinion sur l'évaluation de son texte. Je puis aller moi-même plus loin qu'Aeschimann dans la même veine, en vous disant qu'une récente navigation sur Internet m'a montré que Corraze et Wallerand de Saint Just sont bel et bien en phase, en sympathie, voire en collaboration. Dans le cadre d'une association dénommée AGRIF "Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne" dont l'inspiration politique est évidente, je découvre l'existence d'un "Comité national pour le rétablissement de la peine de mort" et dans les signataires je trouve entre autres les noms de : Me Wallerand de Saint-Just, avocat au barreau de Paris, Dr Jacques Corraze, agrégé de philosophie, professeur agrégé de médecine, psychiatre, Bernard Antony, président de Chrétienté-Solidarité, Henri de Lesquen, président du Club de l’Horloge, Marie-France Stirbois, ancien député, Jacques Bompard, maire d’Orange ! Bien. Que Corraze, Lesquen et Wallerand soient de mèche me semble relever de l'évidence. Qu'ils aient tenté par ces procès couplés de récupérer la critique de la psychanalyse au profit de leur engagement politique correspond à la réalité. Quant à Bénesteau, soit il a compris et il devrait le dire publiquement et dénoncer cette récupération et Corraze, soit il n'a pas compris et devient le dindon naïf ou faux naïf, je n'en ai cure, d'une sinistre farce. Ce qui par ailleurs ne change rien à la nature des arguments qui sont les siens dans Mensonges freudiens.
          Amalgame… Je parle un peu de moi, pardon, mais l'autobiographie est à la mode ! Un ami me dit : tu dois envoyer un droit de réponse à "Libé" qui t'accuse de complicité avec l'extrême droite voire d'antisémitisme. De quoi s'agit-il ? Aeschimann a parlé de mon "soutien" à Bénesteau et d'un "long plaidoyer" de ma part en sa faveur. Vous m'avez lu : j'ai seulement écrit. Lisez et jugez. Ces affirmations à l'emporte pièce d'Aeschimann ont suffit, amalgame aidant, pour que l'effet de lecture me classe parmi les chiens ! Je n'ai pas demandé de droit de réponse au nom de la liberté d'expression du journaliste qui en la circonstance n'a pas volontairement cherché à me nuire. Il n'empêche que l'effet de son papier fut ravageur à mon endroit. Je le dis, aujourd'hui. Fin de la séquence égotique.
          Alors, ces procès, de 15 heures à minuit, je vous raconte, un peu. Bla-bla-bla, et une heure de suspension de séance pour décider si l'on sépare l'affaire Bénesteau et celle du Club de l'horloge. Le tribunal décide de séparer. Peine perdue puisque Me Kiejmann, avocat de Roudinesco et des "Temps Modernes" (Lanzmann) dans l'affaire du Club de l'horloge, a interrogé Bénesteau, amalgamant de facto et non de jure les deux affaires ! Je note qu'Elisabeth Roudinesco, probablement sur les judicieux conseils de Me Brouquet-Canale, son avocat dans l'affaire Bénesteau a dit expressément qu'elle ne considérait pas que ce dernier était personnellement antisémite mais que dans son livre elle avait senti un "antisémitisme masqué". Dont acte. La presse oubliera ce point. Plus tard, l'historien Gilles Perrault entendra dans le livre de Bénesteau "la petite musique antisémite". Démonstration historique. On rigole ! Quant au procureur de la République, il demande que l'on reconnaisse la nullité de la citation de Me Wallerand de Saint-Just et partant, à mes yeux, la nullité professionnelle de Wallerand de Saint- Just, au motif qu'elle porte sur l'ensemble d'un article et pas de façon précise sur une phrase ciblée. Il prend bien garde de ne pas se prononcer sur le fond. Argument de pure procédure pour botter en touche. Argument qui fondera la décision du tribunal, fort bien plaidée par Me Brouquet-Canale. Me Kiejman ayant compris, un minimum pour un si grand homme de manche, le tour que prenait les choses, n'avait plus vraiment besoin de parler de Bénesteau. Il a cependant tenu à faire vibrer le prétoire, pendant presqu'une heure, juste avant que minuit ne sonne, pour colorer le dossier et écrire de vive voix les articles à paraître dans les journaux. Si cet homme n'était qu'un avocat de talent, je dirais bravo l'artiste. Mais il a aussi été ministre de la justice de la gauche. Son attitude m'a fait mal, ce soir là. Autant m'adresser directement à lui :

          "Monsieur le Ministre
          Loin de moi l'idée de contester votre talent d'avocat dont j'ai longtemps apprécié les effets, en compagnie de mes étudiants. Quand vous plaidiez, on ne vous ratait pas. Spectacle pédagogique assuré. Je me suis même laissé dire que vous auriez obtenu un non-lieu pour un assassin … Bravo, vous avez fait votre métier d'avocat.
          Mais, avec vous, les choses se compliquent. Vous êtes, en effet, un homme de gôche, comme moi qui fut parmi les rares dans le comité de soutien pour l'élection de François Mitterrand, dès son premier septenat ; nous n'étions pas nombreux., si l'on en croit Jean-Louis Bianco. Votre statut de ministre de la justice de la gauche vous confère des responsabilités morales et politiques. Or pendant ces procès, vous m'avez fait mal au point que j'en suis venu à comprendre que si la gauche aujourd'hui se trouve dans l'état que l'on sait, c'est un peu à cause de gens comme vous. Tout dans votre attitude montrait que vous usiez et abusiez de votre statut, de votre pouvoir. J'ai bien ri quand vous avez failli en venir au main avec Lesquen. Drôle, l'homme n'était pas sans défense et méritait qu'on se le fasse ! J'ai moins apprécié quand vous vous comportiez en terrain conquis dans ce tribunal, prenant la parole à votre guise et rappelant à l'ordre la Présidente qui ne savait plus où donner de la tête. J'ai beaucoup moins apprécié quand, vous adressant à Bénesteau, vous l'avez littéralement terrorisé à la manière d'un grand inquisiteur : le jeu n'était pas égal et vous avez abusé de votre pouvoir d'intimidation de façon gratuite. Je ne vous ferais par l'injure de croire que vous ne saviez pas déjà que la procédure, l'incompétence manifeste à mon sens de la citation de Wallerand de Saint-Just, jointe à la position à mon sens politique du Procureur que vous n'avez pas manqué de féliciter, ne pouvait aboutir qu'à une nullité de la citation sans prise de position sur le fond. Alors pourquoi le Protocole des Sages de Sion pour stigmatiser le notion légitime de "désinformation" mise en avant par Bénesteau ? Trop, c'est trop. Vous auriez pu nous parler yiddish, avez-vous dit, jouant de façon allusive et irresponsable voire coupable avec nos mémoires où ont défilé les visages de ceux qui l'ont parlé et sont mort en fumée. Kiejman, vous savez parfaitement ce que vous faites, ce que vous dites et l'effet de vos effets. Vous n'aviez pas besoin de cela !
          Quant au fait que, comme il arrive en justice, vous avez cru nécessaire de joindre une dernière pièce sur le tard et en urgence au dossier et que cette pièce était un extrait de Mein Kampf, vous avez dépassé le mur du son ! Etiez-vous si faible pour faire appel à de tels arguments ? Ou bien vouliez-vous dominer et briller et faire parler de vous par tous les moyens ? Là, j'ai cessé de vous trouver brillant. Vous m'avez semblé pitoyable. Le fin justifie les moyens : juste pour un avocat qui a le privilège de pouvoir dire n'importe quoi dans l'exercice de sa fonction sans avoir à en répondre devant la justice. Pas pour un ancien ministre de la justice de la gauche.
          Et il y a plus grave à mes yeux. J'espère pouvoir dire que je ne suis pas antisémite, à cette réserve près, accordée en souriant, que mon antisémitisme est peut-être "masqué" pour Elisabeth Roudinesco. Je dois avouer qu'en vous écoutant, j'ai dû faire un réel effort intérieur pour ne pas le devenir. Votre plaidoirie m'a semblé de nature à susciter et à nourrir l'antisémitisme. Et croyez bien que je ne fus pas le seul à sentir ce mal-être. Alors Kiejmann, je souhaite, comme vous, probablement, mais pas pour les mêmes raisons, que la gauche revienne au pouvoir, mais plus avec vous comme ministre de la justice ! "
          Audience immédiatement commentée par la presse. Autant, j'ai été nuancé sur l'article-annonce d'Aeschimann, autant je trouve son compte-rendu d'audience très limite. Pour deux raisons. Premiers mots de l'article : "L'un petit et raide…". Effectivement Bénesteau n'est pas grand, il était de plus intimidé, crispé, provincial, hors de son monde. Ce genre d'attaque physique est un classique de la rhétorique de l'extrême droite. Or Aeschimann n'est pas d'extrême droite. Il ne s'en comporte pas moins, dans son papier, comme Roudinesco, lorsqu'elle utilise à son profit des procédés chers aux extrêmistes. Faites attention bon sang !
          Seconde raison : " Jacques Bénesteau fait citer, comme il se doit, un ami juif. ". Ce "comme il se doit" est odieux. Cet ami juif est le docteur Michel Rongières, chirurgien ; il a fait le voyage de Toulouse où il est très occupé. Ami de Bénesteau, juif, il est venu faire part au tribunal de son intime conviction en parlant de façon très émouvante des raisons personnelles et familiales qui font qu'il a l'antisémitisme en horreur, lui qui sait de quoi il parle et à quoi a mené l'antisémitisme réel. Kiejmann ne s'y est pas trompé qui a salué, avec condescendance certes, l'authenticité et la sincérité de ce témoignage. "Bénesteau n'est pas antisémite", a dit Michel Rongières. Et Aeschimann de nous faire le coup de " l'ami juif " ! Pas çà, Aeschimann, Roudinesco ne vous en demandait pas tant !
2 juin : le jugement.
          Club de l'horloge : débouté de sa plainte au nom du "droit de libre critique dans le cadre d'un débat d'idées" et au motif que "le fait d'appartenir à l'extrême droite ne porte pas atteinte à l'honneur, ni à la considération s'agissant d'un courant politique autorisé". J'approuve ce jugement équitable. Quant à Bénesteau, impossible à débouter sur le fond, le tribunal a estimé que la citation de Wallerand de Saint-Just était nulle parce que "contraire à l'exigence de précision des poursuites que le principe de la liberté d'expression commande". Manière procédurale d'éviter de reconnaître que l'accusation d'antisémitisme étant un délit, la diffamation est, d'après moi, bel et bien constituée.
          Et Pascal Ceaux de sonner dans "Le Monde" les trompettes roudinesquiennes de la victoire : "La psychanalyse l'emporte par KO." Il cite Roudinesco comme si ses propos prenaient valeur de décision de justice : "dérapages antisémites", "clichés traditionnels de l'antisémitisme". Les lecteurs du "Monde" retiendront seulement, Bénesteau, antisémite, alors que le tribunal a choisi de ne pas se prononcer sur la question. Et quitte à conclure en beauté son article, autant donner directement la parole à sa consœur Roudinesco qui prononce elle-même le jugement que le tribunal s'est bien gardé de formuler : " Mme Roudinesco s'est dite, jeudi, "très heureuse" de la décision du tribunal. "C'est le droit de l'historien qui a été démontré ", a-t-elle déclaré. "Il faut que nous puissions évoquer dans nos analyses l'antisémitisme masqué, sinon, nous aurions été contraints de restreindre l'expression de notre réflexion." " Propos qui en disent long sur l'objectivité de l'information et la solidarité entre les collaborateurs du "Monde".

          2. La publication du Livre noir de la psychanalyse, septembre 2005.
Cette publication, à l'évidence, a toutes les caractéristiques d'un coup éditorial, médiatiquement réussi si l'on en juge par l'immense retentissement qu'elle a suscité. Coup éditorial n'est pas nécessairement mauvais coup : il existe, en effet, des coups éditoriaux à effets bénéfiques. C'est le cas, en gros, de celui-ci. Dire au grand public en quoi la psychanalyse est une imposture thérapeutique qui se fonde sur des données théoriques des plus douteuses relève d'une opération de salubrité publique. C'est, en effet, dans le public mal informé que se recrutent les victimes de la psychanalyse. Qui prend l'initiative de s'adresser à ce public pour le mettre en garde parle juste. Mais un coup, ça se monte. Les amateurs sont d'emblée hors jeu. Examinons la chose d’un peu plus près.
          N'importe qui ne monte pas ce genre de coup. Il faut du savoir faire et un projet structuré. Catherine Mayer, normalienne, Flammarion, Odile jacob et aujourd'hui "les arènes" a le profil parfait. Encore a-t-elle besoin d'une idée : le livre noir de la psychanalyse. On connaît l'histoire de la notion de "livre noir". L'idée fait mouche. Mais, d'où vient l'idée, en la circonstance ? Pas seulement de Catherine Mayer. Aeschimann, nous l'avons signalé, a remarqué que sur la quatrième de couverture du livre de Bénesteau (2002) on pouvait lire l'expression "livre noir du freudisme", ce que Roudinesco lui a suffisamment reproché. L'idée vient donc de Bénesteau ou de son éditeur.
          Abordons le livre et son contenu. En gros le même que celui de Bénesteau mais sur le mode de la vulgarisation. Par moment même, le lecteur extérieur que je suis s'est demandé si Bénesteau n'était pas intervenu dans l'accouchement du Livre noir ou à tout le moins si l'on ne s'était pas fortement inspiré de son ouvrage pour le fabriquer. Les prétentions de Bénesteau se limitent, nous le savons, à faire un travail d'historien scrupuleux sur ses sources. Le lire est presque suffisant pour repérer les collaborateurs indispensables au Livre noir.
Il était, par ailleurs naturel, que Catherine Meyer, conceptrice du projet et finalement auteur réel de ce livre rapidement ficelé, constitué d'éléments disparates et mal ordonnés de nature parfois très différente, de reprises, de réchauffé et de montages, ait souhaité s'entourer de collaborateurs compétents. Notre éditrice a donc fait appel à Borch-Jacobsen dont on ne dira jamais assez la qualité philosophique du livre sur Lacan, (Champ-Flammarion), Jean Cottraux, Didier Pleux et Jacques Van Rillaer. Jacques Van Rillaert, si ma mémoire est bonne, a écrit à propos du livre de Bénesteau dans le "Journal de Thérapie comportementale et cognitive" : 2004, vol. 14, n° 1, p. 54-55. :
          " Son livre, qui s'ouvre sur une belle préface de Jacques Corraze, surpasse la plupart des publications anglo-saxonnes par la quantité de matériel, mais également par une superbe écriture, parfaitement lisible, souvent drôle, toujours captivante. Aucun lecteur ne pourra reprocher à l'auteur de manquer de préciser ses sources …(…) Mensonges freudiens sera sans doute passé sous silence dans la grande presse francophone, largement infiltrée par les freudiens. Beaucoup de libraires " négligeront " de le commander (business is business). Les psys d'orientation scientifique, qui ont à souffrir de l'impérialisme du freudisme, feront bien de se passer l'information de bouche à oreille ou de courriel à courriel. "
          Que tout cela est bellement dit ! Rillaer ne se méfie même pas de Corraze, qu'il encense, c'est son problème ! Quand à l'occultation du livre de Bénesteau qu'il prévoit et dénonce, il pouvait quand même faire, en ce qui le concerne, une note circonstanciée dans le Livre noir pour mentionner ce que ce best-seller devait à Bénesteau ! Un coup de baguette magique et Rillaer se retrouve dans la camp de ceux qu'il vient de dénoncer, ceux qui veulent occulter par tous les moyens le contenu du texte de Benesteau. Que s'est-il passé ? Le procès, Corraze. Mais pourquoi alors avoir loué Corraze ? Ce changement d'attitude compréhensible dans une logique d'amalgame et de diffusion méritait au moins une note de la part d'un intellectuel!
          Quant à Borch-Jacobsen qui, sur les ondes explique à bon droit que le Livre noir n'est ni historique ni philosophique mais de l'ordre de la vulgarisation, posture des plus défendables, sa prestation suscite des interrogations. On l'entend dire aujourd'hui que le livre de Bénesteau " lui est tombé des mains "…Aucune influence donc, il a toujours méprisé ce livre ! Qu'il examine cette question devant sa conscience. S'il reste à cette dernière quelque lumière, elle pourrait lui rafraîchir la mémoire. Jacobsen qui a pris depuis longtemps ses distances avec l'inconscient freudien, ce dont je le félicite, est donc parfaitement conscient lorsqu'il titre un de ses textes dans le Livre noir : " La Saignée d'Emma ". (Jacobsen, p. 456). " Saignée " dites-vous ? Mais ce titre est emprunté à Bénesteau : " La saignée d'Emma " (Bénesteau, p.124) ! Un petit indice, qui en vaut beaucoup d'autres. Borch-Jacobsen , avec Roustang et François George sont les trois qui, chacun à sa manière, m'ont éclairé sur Lacan. Il n'empêche que l'homme, ce qui ne change en rien à mon admiration pour son Lacan, se comporte ici, comme un médiocre récupérateur, ayant pris le cheval de la vulgarisation légitime en marche pour obtenir une reconnaissance médiatique inimaginable à partir de ses propres livres. Nous voilà bien devant, c'est souvent le cas, un philosophe de qualité qui s'avère être un très petit bonhomme. Borch-Jacobsen, vous êtes conscient de ce que vous faites, ne jouez pas les saintes ni touche, je vous en prie, ni les enfants de chœur en nous faisant la morale. Vous êtes allé à la soupe, qui vous le reprocherait, et qui plus est à propos d'un combat urgent et nécessaire mais de grâce ne nous faites pas le coup de la bonne foi, ni celui trop facile de la politique ! Cela manque d'élégance dans votre position.
          On a reproché à Benesteau de ne pas être l'historien qu'il est et de se laisser aveugler par le seul point de vue du "cognitivo comportementalisme scientiste" (Roudinesco). "Psychologue clinicien", son livre ne dit rien sur ses pratiques et ses convictions thérapeutiques ; il se limite à faire œuvre d'historien. Le Livre noir, pour sa part, débouche sur un vaste plaidoyer en faveur des TCC (thérapies cognitivo comportementales, Rillaer encore, ce qui est son droit). Il ne recule par ailleurs pas devant la démagogie, lorsqu’il s'étend sur les témoignages de patients mécontents de leur psychanalyse. On aurait tout aussi bien pu trouver des témoignages de dévots de la psychanalyse …

Envoi
          A partir des effets à grand spectacle autour d'un vrai problème toujours esquivé voire occulté, je me permets les quelques remarques suivantes :
-Si l'on critique un livre, il faut d'abord le lire, je vous prie de m'excuser d'enfoncer à ce point les portes ouvertes, et l'évaluer à partir du contenu des arguments qu'il avance et des phrases qui le composent.
-Il est légitime de critiquer la psychanalyse comme thérapie et d'émettre comme Derrida les plus grandes réserves sur la valeur des concepts freudiens, sans se voir accusé automatiquement "d'antisémitisme masqué" qui, dans les journaux, devient immédiatement antisémitisme tout court.
-Les notions d' "antésémitisme masqué", de "petite musique antisémite" sont dangereuses et potentiellement génératrices d'antisémitisme.
- Lorsque que l'on stigmatise les gens en les taxant, eux ou leur entourage, ce qui est plus contestable, d'extrême droite, on doit s'interdire d'avoir recours aux moyens traditionnels de ces extrémistes : amalgames, falsification voire invention de textes, injures etc.
-Lorsqu'un débat intellectuel se voit récupéré par un parti politique et qui plus est d'extrême droite, il convient de dénoncer cet amalgame au même titre que les autres. Et dans notre affaire, de voir que le sinistre Corraze et ses amis ont tenté, à mon sens, une opération de ce genre.
          En tirer les conséquences s'impose alors, ce que j'ai fait, dès le début, à l'endroit de ce Monsieur ; Bénesteau est en mesure de dire que je ne mens pas sur ce point où nous sommes en parfait désaccord. Je demande donc à Bénesteau de faire en sorte que mon article et le lien avec "Seine et Danube" dont j'avais autorisé la publication sur le site allemand Psychiatrie-und-ethic avant le procès, soient retirés de ce site dans les meilleurs délais, au seul motif que Corraze est "collaborateur et partenaire" du site et que son voisinage aujourd'hui m'insupporte au plus haut point. J'attends que Bénesteau prenne lui-même ses distances devant ce qui discrédite le bien fondé de son combat, même si le contenu de son livre me semble toujours aussi digne de lecture critique. Il y viendra, du moins je l'espère, sans attendre la disparition du pauvre Corraze ; ce serait trop bête et de fort mauvais goût.
          Après la bourrasque et le calme revenu, l'histoire des idées en France reconnaîtra qu'en matière de critique du freudisme et de psychanalyse le livre de Bénesteau a marqué un tournant incontestable. J'ai même entendu parler d'un homme, pas si bête que çà, ayant de surcroît joué un rôle dans cette polémique qui se serait dit "ravi d'apprendre que la nouvelle historiographie du freudisme pénètre en France". J'ai oublié son nom, dommage. Parce que si ma mémoire se réveillait, on rirait bien.
          Tout ce tissus de malentendus, d'insinuations, de malveillance et de procès a l'immense inconvénient d'occulter le vrai débat de fond qui se produit en ce moment notamment dans les retombées médiatiques et internet du dossier d'Ursula Gauthier. Et si penser par delà l'opposition psychanalyse lacanienne-TCC s'imposait dans une démarche qui, loin des ostracismes et des injures, dirait que la problématique d'avenir en matière de psyché est à réinventer, à reconstruire, à imaginer sans préjugé d'aucune sorte…
          A propos de psychanalyse lacanoïde, thérapie et théorie confondues, la messe me semble dite. " Faut-il en finir avec la psychanalyse ?" demande Ursula Gauthier. Je réponds : non. On n'en finit pas avec la psychanalyse, on la réfute par les faits et la critique philosophique. Cette réfutation a eu lieu. Le Livre noir, après Bénesteau et bien d'autres que cite Bénesteau, a le mérite d'en informer sans ménagement ni finesse le public. Des résistances très puissantes existent certes dans notre pauvre France, de ce point de vue très archaïque. Le monde a compris, et spécialement ses jeunes, qui nous regardent avec un sourire en coin, " ces Français…on les aime bien …ils sont impayables…". Les idéologies dans le sens que Lyotard a donné à ce terme se sont toutes, une à une, écroulées. Reste en France le lacanisme. Il s'effondrera comme les autres quand, et nous devons attendre encore un peu, ceux qui le défendent farouchement auront pris leur retraite. Et n'auront plus à défendre leurs revenus et les postes qu'ils occupent, eux, dont la compétence se limite, dans de nombreux cas, à avoir été cooptés par leurs pairs.
          Cessons enfin les grandes prises de gueules partisanes et intéressées et laissons au temps le temps de faire son travail de dissolution. Toutes ces histoires de psychanalyse ne sont déjà plus que des histoires drôles ou d'épouvante, à ranger sur les rayons des contes et légendes du XXe siècle. Contes et légendes, poésie, art : Freud, un génie sur tous ces registres. Post-scriptum : dernière minute. Novembre 2005.
          Elisabeth Roudinesco publie encore un livre : Pourquoi tant de haine, anatomie du Livre noir, Navarin éditeur, diffusion Seuil, 95 pages. Rêvons un instant : notre historienne et douairière de la psychanalyse prend un peu de hauteur, de recul critique, elle avance enfin des arguments, il lui arrive même de penser sur tous ces problèmes qui par-delà les conflits de personnes, de chapelle, d'ambition et d'intérêt, nous intéressent ? Ce n'était qu'un rêve. Rien de nouveau : un simple copier-coller d'articles déjà publiés dans des journaux plus quelques textes courts d'amis. Encore du très mauvais Roudinesco : manichéisme vengeur, polémique hargneuse, amalgames sidérants, hystérie passionnelle, amour, haine, pour, contre, degré zéro de la pensée. Roudinesco n'aime pas le Livre noir, on avait compris ! Mais pourquoi n'élève-t-elle pas le débat ?
          Derrida, pas le Livre noir mais dans Derrida-Roudinesco, De quoi demain dialogue avec Roudinesco a écrit : " Mais je me demande si cet appareil conceptuel survivra longtemps. Je me trompe peut-être, mais le çà, le moi, le surmoi, le moi idéal, l’idéal du moi, le processus secondaire et le processus primaire du refoulement, etc. — en un mot les grandes machines freudiennes (y compris le concept et le mot d’inconscient) ! — ne sont à mes yeux que des armes provisoires, voire des outils rhétoriques bricolés contre une philosophie de la conscience, de l’intentionnalité transparente et pleinement responsable. Je ne crois guère à leur avenir. " Comment mieux dire que la valeur de vérité de la théorie freudienne est nulle ? C'est sur ce terrain que l'on vous attend Madame la grande universitaire ! Fabriquez des concepts, analysez et cessez de procéder par invectives à la manière d'une tigresse qui défend son territoire. Déterritorialisez-vous, vous et vos semblables en qui Deleuze a reconnu les nouveaux prêtres.
          Enfin : assez d'ignominies ! Page 50 : " Plus personne en France dans les milieux académiques, ne confond le révisionnisme et le négationnisme (négateurs des chambres à gaz). " Plus personne, sauf vous, Madame qui avez écrit, je me répète, sur Bénesteau en vous fondant sur une citation intégralement inventée pas vous : "l'ouvrage de Bénesteau mêle donc la démarche scientiste à la pire rhétorique d'inspiration antisémite et négationniste". Négationniste. Je souligne la diffamation à mes yeux évidente.
          Quant à la note 15 de la page 22, le lecteur qui vous fait confiance entend que Bénesteau a été débouté de sa plainte en diffamation contre vous, mais vous oubliez de préciser qu'il le fut à la faveur d'une argutie de procédure à l'inititive du parquet dont l'avantage politique était d'éviter, d'avoir à se prononcer sur le fond de la diffamation, à un moment où le gouvernement n'arrivait pas, malgré ses vœux, à se prononcer sur les conditions requises à l'exercice du métier de psychothérapeute… Jolie honnêteté intellectuelle !
          Je vous entend à l'instant sur France-culture ; vous vous qualifiez de "romantique". Charmant, mais romantisme terrifiant que le vôtre qui vous autorise, en pleine connaissance de cause, à écrire "négationniste" de façon irresponsable ! Là vous outrepassez largement le registre sentimental de l'amour passion ! Vous êtes grave, diraient les jeunes, si d'aventure vos divagations arrivaient jusqu'à leurs oreilles !

François AUBRAL
Novembre 2005

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